Régions et vie culturelle

Le peintre Henri Cueco, originaire d'UzercheLes Régions n’ont pas, en principe, vocation à remplacer le ministère de la Culture, et c’est aux directions régionales des Affaires Culturelles (les DRAC) que revient en principe depuis 1982 la charge de soutenir l’activité culturelle hors Paris. En fait, les Collectivités territoriales, Villes, départements et Régions assument 65 à 70% des investissements en matière culturelle, le gros des crédits du ministère allant aux « paquebots » parisiens, Opéra-Bastille, grands musées etc.

Le Limousin appartient au bloc des Régions qui ont fait du développement culturel et artistique une de leurs priorités, avec le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace et Rhône-Alpes – cette dernière a plus que doublé ses crédits en faveur de la culture au cours du mandat qui s’achève. 

Convaincue que la culture est un élément essentiel d’une politique de développement d’un territoire, la Majorité du Conseil régional sortant a toujours veillé à mettre en œuvre des moyens significatifs et en hausse régulière. Stabilisée depuis 2009, l’enveloppe dévolue à la Culture représente en Limousin un peu plus de 15 € par an par habitant

C’est au nom de la clause de  « compétence générale » qui leur permet d’agir pour le développement économique, culturel et social de leur territoire (art. 4221.1 du CGCT), que les Conseils régionaux peuvent intervenir, dès qu’ils considèrent que l’intérêt général du territoire régional et de sa population est en jeu. À condition de ne pas empiéter sur les compétences des villes, des départements ou de l’État… 

Un jeu très subtil. Mais les régions gérées par les majorités de gauche ont décidé qu’il n’y a pas de développement économique, pas de vie sociale véritable possibles sans développement culturel. Les Régions se sont donc donné une double mission, en puisant dans les ressources que leur fournissait la taxe professionnelle par exemple :

  • leur participation financière, au nom de la solidarité entre territoires, est souvent décisive pour faire aboutir un projet culturel émanant d’une collectivité dépourvue des moyens nécessaires ;
  • les Régions peuvent aussi servir d’aiguillon et, comme le fait l’État par ailleurs, apporter leur appui à un projet, aussi « local » soit-il, pour son caractère « innovant », pionnier ou « structurant ».
  • La Région est donc une collectivité qui, pour l’essentiel, « aide à faire », qui apporte le complément financier indispensable, à la différence des communes (villes) qui agissent en direct (pour leur théâtre municipal par exemple).

 Or tout est désormais remis en question.


 

La fin d’un demi-siècle de politique culturelle ? 

C’est en effet la question que tout le monde se pose. On sait que la France a « inventé » depuis les années De Gaulle une politique de développement culturel unique en Europe, qui s’est affirmée avec les années Lang (les années 1980). La France a pour le cinéma comme pour le Patrimoine et la spectacle vivant une politique d’Etat qui lui vaut, entre autres, d’être la première ou la deuxième destination touristique du Monde. Le festival d’Avignon, ou celui des Francophonies à Limoges-Haute-Vienne, mais également la « chanson française » n’ont pas d’équivalent ailleurs.

C’est « l’exception française » hautement revendiquée, face aux pressions et au lobbying du show bizz et des majors américains.

Le gouvernement Sarkozy a visiblement décidé de faire rentrer la France dans le rang et d’en finir avec les « cultureux ».

Première option, amorcée avec la loi de décentralisation de 2004, se décharger sur les Régions d’une partie du fardeau : le Patrimoine (les monuments historiques, l’Inventaire du Patrimoine), et cela sans les ressources correspondantes. De quoi réduire les Régions au rôle de gestionnaires de l’existant.

Deuxième temps : en même temps qu’il « décentralisait » à sa façon, le gouvernement vient de couper les vivres aux régions (en supprimant la taxe professionnelle qui représentait la moitié des ressources des Régions) et de leur ôter les moyens d’agir (en annonçant la suppression de la clause de compétence générale).

 Cela voudrait dire, si cette suppression était votée, que les Régions n’auraient plus demain les moyens juridiques d’agir en faveur de la culture.

 

Frappés de la même manière, les Départements taillent à la hache dans les crédits alloués aux associations ou établissements culturels – jusqu’à 50% de subventions en moins dans certains départements, -10% pour tous en Haute-Vienne annoncés officiellement pour 2010, après -5% en 2009.

Si les Régions devaient à leur tour suivre la même pente, c’est tout l’édifice culturel patiemment construit en un demi-siècle qui risque de s’écrouler, suppressions en chaîne des festivals, des compagnies théâtrales et des événements qui font respirer les territoires et les animent, arrêt de projets, fermetures de sites, effondrement des crédits de restauration de monuments… avec à la clé des suppressions massives d’emplois et la perte irrémédiable de savoir-faire dans les métiers d’art par exemple. « Les victimes, insiste Jean-Jack Queyranne, président de Rhône-Alpes, en seront les publics et la population. »  

Plus encore, diminuer les crédits disponibles en région et ôter aux Conseils régionaux les moyens d’agir, cela reviendrait à réserver à Paris l’initiative en matière culturelle, donc l’attribution des quelques crédits disponibles, réservant la « Cultur » à la capitale et ramenant la France à son état de 1945.

La France rejoindrait alors le « modèle italien » : là-bas, le gouvernement Berlusconi a ôté tous moyens à l’action culturelle, et définitivement réduit la culture au divertissement, sauf institutions d’exception comme la Scala de Milan où l’entrée se paie au prix fort. La culture étant devenue, comme tout le reste, une marchandise. 

Fort heureusement, la suppression de la clause de compétence générale est considérée par de nombreux élus de droite eux-mêmes comme une aberration. Le résultat des élections régionales et l’engagement du monde de la culture joueront un rôle capital dans cette affaire.